Aux saveurs de Damas

Aux saveurs de Damas

Lancer un resto avec ce qu’on a sous la main et avant même d’avoir une réponse pour le crédit ? C’est le pari audacieux fait par un jeune restaurateur syrien, très entouré et au CV aussi varié que ses mezze. Pari gagné !

Bahaa Alnajar a étudié la littérature française en Syrie. L’histoire ne dit pas si c’est là qu’il a appris l’expression « tête de mule » ou si c’est après son arrivée en Belgique, en 2015. Mais toujours est-il qu’il annonce, dans un français impeccable : « Je suis un peu tête de mule », comme pour trouver une excuse à son succès rapide.

Il y a cinq ans, Bahaa optient ses papiers et s’installe à Liège. Il offre son aide bénévole à Caritas international, pour la traduction avec des familles syriennes. Il se fait des amis, d’ici et d’ailleurs, et le midi, ces nouveaux amis lorgnent sur ses boîtes à tartines. « J’ai commencé à cuisiner pour mes collègues, à partager mes repas. » Dans son cours de danse, le même enthousiasme : dès qu’il arrive avec un plat, on lui suggère d’en faire un métier.

Bahaa a une expérience dans le commerce – une boutique de GSM qu’il avait ouverte à Damas – et dans la restauration, lors de son exil au Liban. « Les gens m’ont encouragé. Ça m’a donné envie de m’informer pour devenir indépendant en Belgique. »

Ensuite, il fallait trouver un lieu. Pas cher. Il loue un immeuble en mauvais état en Outremeuse (Liège) et conclut un accord avec le propriétaire : il fera lui-même tous les travaux (ah oui, parce qu’il a aussi été peintre en bâtiment), en échange d’une remise sur le loyer.

Et c’est là qu’arrive la tête de mule. Bahaa contacte Crédal pour un crédit. Mais il ne veut pas attendre la réponse. « Mon idée c’était d’ouvrir, même si je n’avais pas encore l’argent. J’étais pressé. » L’entrepreneur racle ses poches, celles de son frère et de ses nombreux amis. Il réunit 14.000 euros. Ça suffira pour monter un resto ! « Tous mes amis belges étaient étonnés qu’on puisse ouvrir avec si peu. »

« Aux Saveurs de Damas. Cuisine syrienne artisanale. » L’enseigne est inaugurée en janvier 2020. La réponse pour le crédit arrive ensuite. Crédal prête 12000 euros au restaurateur, grâce auxquels il peut rembourser ses amis créanciers.

20 jours plus tard, Bahaa doit déjà fermer ses portes pour cause de pandémie. En plus des commandes et de la cuisine, il se lance alors dans la livraison – parfois loin – pour maintenir et développer son activité. Il n’a plus arrêté depuis.

L’année 2020 se termine sur de belles perspectives pour le restaurateur syrien : deux employés (engagés en janvier 2021), un barbecue (il paraît que les Belges aiment ça) et des contrats avec des sociétés de livraison. De quoi récupérer un peu de temps pour lui. « Parce qu’il faut gagner sa vie mais il faut vivre aussi ! ». En français, il y a un proverbe qui dit cela : « Qui veut aller loin ménage sa monture ». Mais Bahaa le connaît sûrement déjà.

Céline Gautier