Renouveau coopératif, effervescence citoyenne

Entretien avec Marthe Nyssens

Ces dernières années, on assiste à une formidable effervescence coopérative. En Belgique et partout dans le monde, des citoyens se rassemblent et décident de coopérer pour développer une acti- vité économique qui réponde aux be- soins de la communauté. Entretien avec Marthe Nyssens, professeure en écono- mie sociale à l’Université catholique de Louvain, qui nous plante le décor de ce renouveau coopératif.  

 

Où le mouvement des coopératives puise-t-il ses racines ?  

M.N.: Il ne date pas d’aujourd’hui! Il plonge en réalité ses racines loin dans notre histoire : au XIXe siècle des ouvriers dans les villes, des agriculteurs dans les campagnes, décident de s’associer pour développer des coopératives de consommation, des coopératives d’épargne et de crédit, des coopératives pour mettre en commun du matériel agricole..... Au cœur de ces coopératives des origines, trois dimensions se déploient. Une dimension économique en première intention : obtenir de meilleures conditions – de vente, d’achat, de production, de travail, etc. La dimension sociale ensuite, qui n’est jamais bien loin: autour de ces mouvements, une communauté de citoyens se développe et crée du lien social. Une dimension politique, finalement, avec la volonté d’agir sur les normes collectives du vivre ensemble.  

Ainsi, les coopératives de consommateurs qui cherchent à agir sur les prix d’approvisionnement en situation de monopole, les coopératives de producteurs en milieu agricole qui mutualisent leurs outils et la diffusion de leurs produits, ou encore les coopératives financières fleurissent à cette époque. Si ce mouvement a largement per- duré ensuite dans certains pays européens – l’Italie, l’Espagne, voire la France, où il est toujours resté un acteur socioéconomique important – en revanche en Belgique, il s’est peu à peu étiolé. Il faut sans doute chercher les causes de cet essoufflement dans la « banalisation» progressive des grandes coopératives et dans leur recentrage autour de la seule dimension économique. Par exemple, dans le cas des grandes coopératives financières, quand elles ont ouvert leur capital aux investisseurs particuliers, elles se sont détournées peu à peu de leurs dimensions sociales et politiques, ce qui a affaibli leur identité.  

 

Mais justement qu’est-ce qui fait une coopérative ?  

M.N.: Une coopérative, avant toute chose, c’est une entreprise, mais une entreprise qui se développe selon un modèle basé sur une gouvernance démocratique et se dote également d’objectifs sociaux et politiques. Tout comme dans les entreprises capitalistes, les membres y investissent – on prend des parts dans une coopérative – mais le pouvoir de décision y est démocratique et la rémunération du capital y est limitée. Le but n’y est clairement pas la maximisation du retour financier sur le capital investi. En outre, l’essentiel des bénéfices est en général af- fecté à des réserves collectives, elles-mêmes protégées par un «verrouillage des actifs» qui empêche que les actifs accumulés par la coopérative ne soient utilisés à des fins d’enrichissement personnel. En particulier, si la coopérative était dissoute ou convertie en un autre type, non coopératif, de société, les actifs nets accumulés devraient être dévolus au soutien d’une entité ayant une finalité si- milaire. Le socle de la coopérative est ainsi fondé sur ces «réserves impartageables» qui sont en quelque sorte – pour reprendre un concept fort mis en avant aujourd’hui – le commun de la coopérative.  Le dernier élément incontournable dans la définition d’une coopérative, c’est la double qualité des coopérateurs. Si vous entrez dans une coopérative, vous êtes certes investisseur, mais vous n’êtes pas qu’investisseur. Selon, vous occuperez la double position de coopérateur et consommateur, coopérateur et producteur, etc. Et aujourd’hui, dans le mouvement émergent des coopératives citoyennes, coopérateur et citoyen.

 

Les coopératives citoyennes, un renouveau ?  

M.N.: Oui, le renouveau coopératif auquel on assiste ces dernières années est vraiment incroyable et passionnant. Cela foisonne de partout. Même il y a cinq ans, je n’aurais pas cru un tel foisonnement possible. On voit émerger sur le terrain économique des coopératives qu’on pourrait qualifier de « sociales », dans la mesure où même si elles poursuivent l’intérêt de leurs membres, elles font pencher le curseur de leurs priorités vers l’intérêt général. Elles inscrivent dans leur ADN une dimension de service à la communauté : c’est  l’intérêt général qui prime. Il n’est pas rare alors de voir ces coopératives s’ouvrir à des parties prenantes multiples et hétérogènes : elles accueillent plusieurs types de membres qui se retrouvent aussi autour d’une cause commune. C’est le cas par exemple dans les coopératives de circuits courts qui réunissent consommateurs et producteurs. Dans ces coopératives, les parties prenantes, malgré qu’elles aient des objectifs différents et parfois même divergents – les consommateurs ont intérêt à payer moins cher, à l’inverse des producteurs – se retrouvent autour d’un objectif commun bien souvent sociétal et c’est ça qui fonde l’intérêt général.  

 

Quels sont les facteurs qui expliquent ce renouveau ?  

M.N.: On dit souvent qu’à l’émergence de l’économie sociale, deux conditions sont nécessaires : la condition de nécessité et la condition d’identité. Quant à la première, il n’est pas difficile de voir aujourd’hui que nous sommes dans une société en crise, crise qui détermine l’urgence de développer un autre modèle économique. La crise de 2008 a été de ce point de vue un véritable détonateur !  Quant à la condition d’identité, c’est une toute autre question qui se joue aujourd’hui, à l’époque, l’émergence des coopératives était liée à un statut social déterminé – la condition de l’ouvrier, celle de paysan –, aujourd’hui, les coopératives sont portées par des citoyens mus par l’urgence de faire quelque chose de pragmatique pour changer de modèle. Il s’agit bien davantage d’une communauté de destins partagés que d’une appartenance sociale. Ils se reconnaissent dans la volonté de participer à un changement – la transition sociale écologique – et souhaitent y participer mais de manière pragmatique au n veau local. Et en effet, ces coopératives citoyennes participent avant tout à la sphère économique, parce qu’il s’agit de construire ce monde en transition! On cherche une alimentation plus saine, des logements pour les personnes fragilisées, l’accès à la terre: ce sont bien là des activités économiques. Dans le même temps, elles sont des instruments forts de cohésion sociale en créant de multiples groupes d’appartenance qui retissent le maillage social. Enfin, à travers les coopératives, les citoyens participent à ce qu’on appelle l’espace public de proximité. Ils contribuent à faire évoluer les modèles et participent finalement au politique.    

 

 

   
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