Réinvestir dans les acquis collectifs

Le Réseau wallon de lutte contre la pauvreté appelle à la mobilisation

Fin juillet, le ministre de l’Emploi se félicitait de la forte baisse des chiffres du chômage ; une annonce jugée indécente par Christine mahy, la Secrétaire générale du Réseau Wallon de Lutte contre la Pauvreté (RWLP), client crédit de Crédal. Et ce, notamment parce que les politiques d’exclusion du chômage instaurées par le fédéral aggravent les conditions de vie déjà très précaires d’une frange croissante de la population.  

Entretien. 

Dans quelles proportions les personnes exclues du chômage depuis janvier n’ontelles pas demandé d’aide au CPAS ?

Ch.M. : On estime que 70% des personnes concernées ne s’adressent pas au CPAS. Ce phénomène de non-recours – le fait que des gens n’activent pas des droits auxquels ils peuvent prétendre – est en forte augmentation. or, avec les mécanismes d’exclusion automatique qui ont été mis en place, nous craignons un appauvrissement, qui risque de devenir structurel, du noyau familial proche de nombreuses personnes qui seront exclues du chômage.

Comment expliquer cette évolution au niveau du non recours ?

Les raisons sont multiples. Vous avez sûrement des gens qui ne connaissent ou ne comprennent pas les démarches à accomplir. Mais vous avez aussi de plus en plus de gens qui ont perdu confiance dans les services sociaux ou qui ne veulent plus s’adresser au CPAS parce qu’ils ne supportent pas les représentations que l’on a d’eux.

Cette image tenace de l’allocataire social paresseux et profiteur ?

La fainéantise, le manque d’intelligence, l’idée que les personnes vivant dans la pauvreté sont forcément responsables de leur situation, que « quand on veut vraiment travailler, on trouve toujours », etc. Autant de représentations qui sont encore largement répandues, y compris au sein du monde politique. 

Mais ce qui fait le plus mal, c’est la suspicion permanente. Aujourd’hui, nous disent les personnes concernées, le pire n’est pas de ne rien avoir, ni même d’être perçues comme inutiles pour la société. Le pire, c’est d’être toujours considérées comme «puisant dans la caisse». L’injustice est flagrante : alors  que d’autres catégories de la population jouissent d’une opacité quasi totale, la transparence est imposée aux allocataires sociaux. L’organisation progressive du droit à s’introduire dans la vie privée de ces personnes est clairement à l’ordre du jour, surtout dans le chef du gouvernement fédéral. 

C’est l’un de vos chevaux de bataille ?

Nous avons, en effet, lancé une campagne sur « la déprivation de la vie privée ». Au travers du statut de cohabitant, des visites domiciliaires, du projet de rapport social électronique, etc., c’est bien le droit fondamental au respect de la vie privée que l’on déconstruit peu à peu. Il faut lutter contre cette évolution.

Plus globalement, la lutte contre la stigmatisation des personnes vivant dans la pauvreté est l’un des domaines d’action importants du réseau?

Nous intervenons beaucoup sur les représentations de la pauvreté, y compris dans les médias lorsqu’on nous en donne l’occasion. Ce qui n’est malheureusement pas fréquent. En général, les médias ne s’intéressent à la pauvreté qu’en cas de crise aigüe. En hiver, par exemple, quand resurgit la question de l’accueil des sans-abris. Si nous sommes parfois invités à la tV pour participer à des débats sur l’accès au logement, on ne pense pas à nous pour les débats économiques...

Au-delà des représentations proprement dites, nous nous efforçons, dans notre travail d’éducation et de sensibilisation du grand public, d’expliquer les mécanismes de l’appauvrissement ; de montrer que celui-ci ne relève pas de la responsabilité individuelle mais qu’il s’agit, avant tout, d’un processus lié à la façon dont notre société est organisée et donc aussi la conséquence de choix politiques.

Si l’idée de la responsabilité individuelle a la vie dure, il en est une autre que notre société a largement intégré : les plus pauvres doivent se comporter comme des citoyens hyper-parfaits.

Le cliché de la personne surendettée possédant un GSm dernier cri ?

L’exemple classique qui me fait sortir de mes gonds ! Dans notre société consumériste, les plus pauvres devraient être les plus vertueux. Parce qu’ils n’ont rien, ils devraient être capables de ne jamais craquer et de dire non tous les jours à toutes les demandes de leurs enfants !? Ils devraient être des bouliers  compteurs en permanence. Et s’ils dépriment, ils peuvent toujours enfiler des bottes et aller se promener dans la nature. Cela ne coûte rien…

Notre société est d’une violence épouvantable envers les plus pauvres. Sans compter qu’être tout le temps dans le trop peu, c’est terriblement usant. A force de vivre dans le stress et l’angoisse du lendemain, les problèmes de santé vous guettent.

L’affiche de la journée que vous organisez le 16 octobre interpelle. Faut-il abattre des murs « avec force et sans peur» pour se faire entendre ?

Le visuel utilisé l’an dernier était un porte-voix. Mais, manifestement, crier ne suffit pas. Beaucoup de gens ont peur, en effet, et restent terrés chez eux. Nous voulons rassembler, briser les murs qui enferment les gens et leur redonner confiance. Il est urgent de réinvestir dans les acquis collectifs.

Cela dit, on ne peut pas dire que rien ne bouge. Le gouvernement wallon s’est engagé à élaborer un plan de lutte contre la pauvreté dont la coordination sera assurée par le Ministre-Président. Ce plan, qui doit être présenté en septembre, sera sans doute très insatisfaisant. Mais c’est la 1re fois que la pauvreté est considérée comme un chantier auquel il faut s’attaquer et nécessitant la participation de tous les ministres. Dans notre travail d’interpellation, nous avions insisté sur cette approche transversale. Idéalement, la lutte contre la pauvreté devrait être un volet du Plan Marshall, mais c’est déjà un premier pas…  

Propos recueillis par François Bonheure, journaliste volontaire

   
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