Réinventer l'agro-alimentaire

Depuis plusieurs décennies, le secteur agricole et plus largement le secteur agro-alimentaire conventionnel est en crise. Crises environnementales qui mettent à mal les ressources et la biodiversité, crises socio-économiques qui fragilisent ceux dont le métier est de nourrir la planète, crises sanitaires (vache folle, dioxine, malbouffe, etc.) qui hypothèquent la santé des consommateurs et deviennent de réels problèmes de santé publique. Une nouvelle génération d’agriculteurs, de transformateurs et de consommateurs s’élèvent contre ces dérives et cherchent, ensemble, des solutions innovantes pour réinventer une agriculture et un artisanat agroalimentaire durables.  Décryptage avec Jérôme Rassart, en charge des questions agricoles chez Crédal Conseil

Aujourd’hui, l’agriculture est devenue un marché comme un autre ?

Ces dernières décennies, le système de marché s’est progressivement imposé dans le secteur agricole. Le prix de vente n’est désormais plus fixé par l’agriculteur selon ses coûts de production mais selon le marché qui s’aligne sur les coûts les plus bas. Avec la réforme de la Politique agricole commune (PAC), les états européens ont abandonné leur droit de stocker les matières premières alimentaires et donc de réguler le marché. Dans le même temps, la mondialisation a supprimé les frontières douanières : on produit désormais là où les coûts de production sont les plus faibles. Pour faire face, l’agriculteur belge s’est spécialisé et a abandonné  le modèle ‘polyculture – élevage’ qui associait traditionnellement production végétale et animale. La taille des exploitations a augmenté tandis que leur nombre diminuait. Malgré cela, compte tenu entre autres du coût des terres et du travail, l’agriculteur wallon perd petit à petit sa compétitivité et ses revenus. Nos aliments sont désormais produits ailleurs. Ailleurs où le travail coûte mois cher, ailleurs où les normes environnementales et toxicologiques ne sont pas aussi exigeantes.

L’agriculture, un enjeu de société ?

Puisque nous ne produisons plus chez nous, nous sommes donc devenus dépendants et à la merci de la géopolitique et des accidents locaux, comme lorsque les incendies de champs de blé en Russie ont créé une flambée des prix. C’est là une véritable question de souveraineté alimentaire. Pour créer une société résiliente, il faut garantir les conditions de notre autonomie alimentaire, aux niveaux belge et européen, et remettre en politique ces questions vitales. Il y a urgence à retirer la production agricole des systèmes de marchés les plus sauvages et à garantir aux agriculteurs des conditions de revenu et de travail décentes.

Groupements d’achats solidaires, circuits courts, coopératives, etc. Le secteur agro-alimentaire est en train de se réinventer. Qu’est-ce qui a mis le feu aux poudres ?

Il y a une quinzaine d’années, avec la succession des crises qui ont secoué le secteur agro-alimentaire, les consommateurs ont commencé à vouloir se réapproprier leur système alimentaire. On a vu ainsi apparaître les premiers groupements d’achat collectifs (GAC). A l’origine, il y avait surtout la volonté de savoir ce que l’on mangeait et, en travaillant directement avec les producteurs, de diminuer les intermédiaires et donc d’avoir les produits moins chers.

Les consommateurs ont donc rencontré les agriculteurs et ils ont découvert qu’ils avaient du mal à tirer un revenu décent de leur travail. Les premiers GAC dits solidaires ont ainsi vu le jour, qui cherchaient à garantir un revenu correct à l’agriculteur partenaire. C’était là un vrai changement de paradigme : des collectifs de consommateurs qui dépassent la simple consommation. Certains appuient la transition vers des modes de production spécifiques, durables voire biologiques en mettant en place des systèmes de garanties participatives. D’autres mettent ponctuellement la main à la pâte.  D’autres  encore participent à l’achat de machines ou de terres. Le Mouvement Terre-en-vue, à la création duquel Crédal a collaboré, travaille à ouvrir l’accès au foncier pour les jeunes producteurs en achetant des terres disponibles pour des projets agricoles.

Une nouvelle manière de gérer la filière agricole?

Les producteurs ont eux aussi commencé à travailler ensemble. Ils se sont rendus compte qu’ils devaient reprendre en main les filières d’écoulement de leurs produits. Ils se sont alors réunis dans des coopératives – comme Agricovert que Crédal a accompagné–  pour mutualiser la vente de leurs produits et la logistique. Ils y échangent leurs savoir-faire et mettent en place une planification des récoltes entre producteurs. Ce sont les premiers exemples de coopératives qui rassemblent producteurs et consommateurs. 

Ils commencent également à prendre conscience qu’ils doivent se réapproprier les outils de transformation. Ces dernières décennies, la Wallonie s’est malheureusement séparée de tous ses outils de transformation de proximité : plus de moulins - qui ont été systématiquement démantelés après la seconde guerre- , plus d’artisans bouchers ou boulangers, etc. L’agriculture wallonne d’après-guerre est devenue exclusivement primaire. Or nous consommons près de 80 % de produits transformés et c’est la transformation qui est créatrice de plus-value. Pour garantir un revenu décent aux professionnels du secteur agricole et alimentaire, il est vital de se réapproprier les outils de transformation et de favoriser les circuits courts. Projets de halls agricoles, moulins, ateliers de découpe, brasseries, etc. voient le jour sur un mode coopératif. Ils seront une des conditions de la durabilité de notre agriculture.

Il existe donc des pistes de solution. Quelles sont-elles ?

Dans le cadre d’une recherche action menée par Crédal en 2010 et 2012, nous avons identifié plusieurs freins sur lesquels nous avons commencé à travailler: ouvrir l’accès au foncier, faciliter l’accès au crédit pour les petits exploitants, garantir un revenu décent aux agriculteurs et transformateurs par la mise en place de logiques collaboratives, entre producteurs évidemment et entre producteurs et consommateurs ensuite, développer les outils de transformation. 

Au niveau politique, il faut faire en sorte qu’une agriculture qui préserve l’environnement et contribue au bien-être des hommes devienne la seule norme. Pour disposer d’un levier de santé publique et de développement local, le politique doit réorienter ses aides vers une agriculture soucieuse de ses producteurs, de ses consommateurs. Une alimentation saine et durable accessible pour tous est possible, à condition de réorienter les aides agricoles, non pas vers les « grosses machines », mais vers les agriculteurs les plus consciencieux, ceux qui cherchent à mettre en place des projets entrepreneuriaux agricoles socialement et environnementalement responsables. On dit souvent que l’agriculture bio est plus chère que l’agriculture conventionnelle. C’est vrai mais ça l’est en grande partie parce qu’elle n’a pas accès aux aides agricoles, qui sont souvent mal orientées et qui imposent un certain modèle d’agriculture conventionnelle intensive au service de l’agro-alimentaire industriel.

Et Crédal, dans tout ça ?

Crédal soutient cette agriculture durable précisément parce qu’elle est socialement innovante et parce que le secteur est fragile, souvent porté par de petits acteurs, dont certains qui ne sont pas issus du secteur agricole et n’ont pas hérité des outils de production, de l’accès au foncier et qui, bien sûr, ne bénéficient pas du soutien des firmes phytopharmaceutiques… Crédal joue un rôle dans l’accompagnement et le financement d’installation de petits projets agricoles diversifiés, écologiques, en circuit court, souvent construits en partenariat avec les consommateurs sur un mode coopératif. Ces projets sont peu soutenus par le secteur bancaire classique qui a du mal à en comprendre la logique et les modes de fonctionnement et est averse au risque lié à la faiblesse des revenus dégagés. Ils sont par contre tout à fait compatibles avec l’objet social de Crédal qui est de rendre accessible au financement des projets à forte cohésion sociale et écologique.

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Propos recueillis par AC de Neve, chargée de communication - Photo : Damien Dumoulin

   
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