Ouvrir les portes de sortie du sans-abrisme

Ariane Dierickx, L'Ilot asbl

L’asbl L’Îlot, créée en 1960, a déjà de longues années d’expérience sur le terrain du sans-abrisme derrière elle. «Nous avons démarré la plupart des associations du secteur, en créant des maisons d’accueil offrant un hébergement temporaire, à l’origine aux personnes sortant de prison, ensuite à l’ensemble des personnes sans abri. L’idée, toujours présente aujourd’hui, était de proposer aux personnes, durant quelques mois, un toit où se poser et se reposer, en attendant de trouver un logement qui corresponde à leurs besoins et tout en travaillant à améliorer leur situation sociale et administrative» explique Ariane Dierickx, directrice générale de L’Ilot. «Un peu plus tard, on a aussi ouvert un centre de jour où sont proposés une série de services de première nécessité pour celles et ceux qui ne trouvent pas de place dans les maisons d’accueil du secteur ou qui ne veulent pas de ce modèle de vie communautaire parfois difficile à vivre.»

Problèmes de santé et de santé mentale, assuétudes – quand on est dans la rue, c’est bien souvent un des seuls moyens de tenir jusqu’au lendemain –, dettes, problèmes de justice, etc.; l’histoire des habitants et habitantes de la rue est grevée de précarités multiples. Pour agir sur celles-ci, les travailleurs sociaux de L’Ilot travaillent avec un large réseau de spécialistes et tissent autour des bénéficiaires une véritable toile de soutien, condition sine qua none à la reconstruction de leur autonomie. «On n’est jamais autonome tout seul. On est autonome parce qu’on s’inscrit dans un réseau. C’est vrai pour vous, c’est vrai pour moi. Ca l’est d’autant plus pour les personnes que nous accompagnons qui vivent dans des situations d’isolement aigües, autour desquelles il s’agit de reconstruire un réseau social solide, focalisé sur la recherche de solutions durables. » C’est dans cette perspective que L’Ilot a mis en place il y a quelques années un service de guidance à domicile, S.Ac.A.Do., pour aider les personnes récemment relogées à s’approprier leur nouveau logement et à s’y maintenir durablement grâce à un travail sur le renforcement du réseau social avec et autour de la personne.

«Notre travail sur le terrain s’inscrit à l’opposé de la vision de l’urgence sociale qui a ces dernières années pris le pas dans les pratiques et les politiques publiques. Il faut impérativement changer de paradigme et passer de la gestion du sans-abrisme à la lutte contre le sans-abrisme, donc s’attaquer à ses causes profondes, qui sont multiples, plutôt que de mettre des pansements sur des plaies béantes », s’indigne Ariane Dierickx. «A L’lot, notre priorité aujourd’hui, outre le fait de continuer à accompagner les personnes et de dénoncer les politiques d’exclusion et d’appauvrissement de groupes sociaux déjà très fragilisés, est de s’attaquer à la création de logements dignes et adaptés à notre public. » Le secteur prend conscience qu’il est devenu impératif de travailler sur les questions de logement. «On s’est aperçu que, quand l’hébergement prenait fin dans nos structures où l’accueil est limité dans le temps, les personnes tournaient dans le secteur en passant d’une maison d’accueil à une autre. On les voyait parfois revenir deux ou trois ans plus tard, une fois qu’elles avaient épuisé toutes les possibilités. Elles étaient comme coincées indéfiniment dans l’urgence et le temporaire. » En cause : l’impossibilité pour ces personnes aux revenus trop limités d’accéder à un logement décent, qu’il soit privé (loyers beaucoup trop élevés) ou social (listes d’attente interminables). Le plus gros problème, c’est donc de trouver des portes de sortie au sans-abrisme alors que, avec la dégradation des politiques sociales et l’aggravation de la crise du logement en Wallonie et surtout à Bruxelles où l’on vient de passer le cap des 45.000 ménages en attente d’un logement social, les portes d’entrée dans celui-ci se multiplient.

Pour faire face sur le long terme à cette crise sociétale et apporter des réponses durables aux urgences individuelles, le secteur de l’aide aux personnes sans abri se lance donc peu à peu dans l’immobilier. Avec les moyens du bord. Et des idées qui bousculent les règles. Ainsi la cellule Capteur et Créateur de Logements, que L’Ilot développe à Bruxelles depuis fin 2014. «C’est une idée à la fois simple et un peu dingue pour des associations qui n’ont au départ aucune vocation à s’occuper de briques: il s’agit d’aller directement trouver des propriétaires, avec une casquette de médiateur immobilier en quelque sorte, et de les convaincre de louer leurs biens à des personnes en situation de précarité ayant connu une situation de sans-abrisme. » Pour y arriver, pas mal de travail pour déconstruire les imaginaires négatifs et des garanties pour le propriétaire qui accepte de jouer le jeu de la solidarité à risque limité : remise en ordre du logement, loyer garanti en cas de vide locatif ou de défaut de paiement par le locataire, accompagnement social du locataire au quotidien, accès à des primes régionales en cas de rénovation, etc.

Ce genre de projet ne peut fonctionner que dans le partenariat: partenariat de compétences, partenariat d’approches entre la cellule Capteur et Créateur de Logements, qui assure la prospection grâce à l’intervention d’un agent immobilier, les agences immobilières sociales en charge de la gestion du parc locatif et les associations de terrain qui identifient les personnes sans abri prêtes à entrer en logement et les accompagnent dans celui-ci. «Dès le départ, pour que ce type de projet fonctionne, notre volonté a été de travailler de manière décloisonnée pour l’ensemble du secteur de l’aide aux personnes sans abri, en mettant ensemble nos expertises et en acceptant de dépasser les intérêts strictement institutionnels. On réfléchit à des solutions multiples qui vont correspondre aux besoins multiples. On parle d’une seule voix auprès des investisseurs sociaux, des politiques, des multipropriétaires et tout d’un coup, on devient capable de construire une petite partie de la solution» se réjouit Ariane Dierickx.

Pour multiplier ce genre d’initiatives, rendre le modèle répliquable, la question du financement n’a pas mis longtemps à se poser. « L’Ilot a porté cette nouvelle cellule sur fonds propres pendant plus d’un an, puis a réussi à convaincre le politique d’apporter un soutien financier. Ca a permis d’étoffer l’équipe en engageant des profils de personnes correspondant à différents métiers liés au logement et du coup, de se lancer dans le montage de projets immobiliers ambitieux pour des investisseurs sociaux. » Travailler avec des investisseurs sociaux est intéressant à plus d’un titre: «Les projets correspondent davantage aux besoins de notre public parce qu’on peut faire du sur mesure, mais surtout, comme ils sont d’abord intéressés par le volet social du projet, il y a moins de risque qu’ils décident subitement de se retirer du projet. L’engagement est plus fort : on cherche avec eux des immeubles à acheter, on monte le projet ensemble de A à Z. Au bout du compte, il y a un vrai partenariat.» Le partenariat avec les investisseurs sociaux permet aussi de monter des projets plus importants en achetant des complexes qui vont accueillir plusieurs unités de logement. Plusieurs projets de ce type sont actuellement en cours. Ainsi en juin, un bâtiment acheté par une donatrice de L’Ilot –où on trouvera aussi Beescoop, le magasin coopératif –, accueillera les 4 premières unités de logement créées de cette façon.

 

Malgré tout, et même si le montage de projets immobiliers apporte de vraies belles solutions, la dépendance directe aux investisseurs, qui peuvent décider de se retirer et de remettre le bâtiment sur le marché locatif ou acquisitif, fait peser un risque à la pérennité des projets. «Il fallait trouver une solution pour garantir la durabilité des projets sur le plus long terme possible. Alors on s’est dit : pourquoi ne pas devenir propriétaires nous-mêmes ? Si l’idée a d’abord suscité beaucoup de résistances et autant de questions – ne nous rendrions-nous pas complices de la spéculation immobilière, comment être propriétaires du logement de personnes que nous accompagnons socialement ? etc. –, elle a ouvert encore plus de promesses. » L’idée fait son chemin et arrive assez vite à la nécessité de trouver des fonds et une structure juridique pour développer les projets. «On a rencontré Crédal et on a commencé à rêver à ce qu’on pourrait faire ensemble autour d’un projet concret, l’achat d’une série de maisonnettes à Jumet. L’idée de créer une coopérative immobilière sociale est assez vite arrivée sur le tapis.» Les conditions semblent bien réunies pour inventer encore un autre petit bout de la solution au mal logement !

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