Empreinte sociale

Témoignage d'une conseillère en microcrédit

Elise Joachim, conseillère en microcrédit aux particuliers, livre un témoignage poignant du combat quotidien que mènent toutes ces personnes confrontées à l’exclusion pour maintenir leur dignité et sortir de la pauvreté. 

Je suis conseillère en crédit social. Crédit ? Social ? Ces deux mots peuvent-ils coexister ? Ce mardi 23 juin était supposé être une journée normale: plusieurs rendez-vous à mon agenda qui s’enchaînent en alternance avec des signatures de contrat. Mais parfois la vie est faite de surprises et depuis ce mardi je ne fais que penser à cette journée. Je savais pourquoi je faisais ce travail de conseillère en crédit social et pourquoi je l’aime mais cette journée me l’a rappelé, cette journée m’a « empreintée » ... oui c’est le mot, je garde l’empreinte de ces deux rencontres extraordinaires : deux femmes aux parcours différents, deux battantes qui sont entrées dans mon bureau et qui m’ont tant touchée.

La première est accompagnée de sa fille et de sa maman, ces trois générations de femmes, ces trois paires d’yeux qui me fixent avec beaucoup d’attention, écoutant ma présentation sur le crédit social, les conditions d’octroi, etc. La plus jeune, âgée de 15 ans, semble avoir le regard blasé, le regard défiant de l’adolescence. La grandmère quant à elle a le regard plein d’espoir. A plusieurs reprises, elle tapote avec affection l’épaule de sa fille en disant : « Tu vois, tout va bien aller. » La fille elle, le regard noir, impassible, me raconte son histoire. Elle mâche sa chique d’une manière très détachée mais c’est tout le contraire. Au bout de quelques instants, elle craque. A ce moment, le regard blasé de sa fille s’embue. Elle aussi elle mord sur sa chique comme pour retenir un torrent. La grand-mère, elle, la caresse du regard. Quel récit ! Il y a quelques années, elle et son mari décident de quitter la Belgique avec leurs filles pour vivre en Tunisie. Elle fait donc une pause carrière pour aller vivre son rêve au soleil. Très vite, son rêve vire au cauchemar. Après quelques semaines, son mari se remarie à une Tunisienne, déscolarise ses filles pour les faire travailler dans un hôtel et l’abandonne dans ce pays inconnu. Elle se bat pour récupérer ses filles mais, quand elles rentrent en Belgique, ce sont les dettes de son ex-mari qu’elle récupère : ce dernier a détourné des milliers d’euros. Aujourd’hui, elle paie toujours les erreurs qui ne sont pas les siennes. La seule qu’elle ait commise est peut-être d’avoir aimé aveuglement le père de ses enfants.

Ma deuxième cliente arrive aussi accompagnée, par son papa et sa fille cette fois. Ils attendront dans la salle d’attente. Elle s’assied et commence à parler, elle ne parvient pas à s’arrêter et je ne la coupe pas. A son tour, elle me relate sa vie, ses galères ou plutôt ses enchaînements de galères. Elle rigole à la fin de chaque phrase ; le rire c’est sa protection à elle, son bouclier. Le pire c’est qu’il est communicatif et qu’on finit toutes les deux par rire. Mais de quoi ? Elle vit à un rythme effréné : le matin elle nettoie des toilettes pour la ville de Liège, puis elle a 30 minutes top chrono pour arriver sur le lieu de son second emploi, situé à Waremme cette fois. Elle travaille 60h par semaine et trouve encore le temps d’être volontaire ambulancière. Elle aussi a passé plusieurs années à rembourser les dettes de son ex-mari. Maintenant l’ardoise est effacée mais elle restera encore fichée un an à la Banque nationale de Belgique. Elle va enfin pouvoir prendre un nouveau départ. Elle s’est remariée mais sous le régime de la séparation de biens… Non, non, on ne l’y reprendra plus. Elle est amoureuse, ses filles réussissent bien à l’école, elle est fière, tout va bien aller, mais elle est fatiguée. Elle travaille tellement et pourtant, ce n’est pas toujours assez…  

Ces femmes, ce sont des guerrières, elles essaient de survivre, de sortir des galères, pour elles mais surtout pour leurs enfants. Leurs armes, c’est le boulot pour faire face aux dépenses du quotidien. Le crédit social représente une bouffée d’air. Sans ça, plus d’emploi. Alors oui, l’accès au microcrédit est un outil de lutte contre la pauvreté, un élément moteur, même...

Les deux clientes évoquées dans ce témoignage ont toutes deux obtenu leur crédit. Chacune a pu acheter une voiture d’occasion, indispensable pour garder leur emploi. L’accès à la mobilité constitue un atout majeur dans le processus d’inclusion professionnelle, sociale et financière.  

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