Du crédit pour lutter contre la pauvreté

Dès 2002, l’idée d’un crédit à la consommation alternatif qui permettrait à des personnes fragilisées d’accéder à un crédit adapté, à des taux justes et seulement si le budget le permet, commence à faire son chemin à Crédal. Car le constat est inquiétant: entre refus de crédit et accès à des ouvertures de crédit inappropriées, les personnes précarisées sont souvent piégées dans une spirale de difficulté sociale croissante. Ils s’endettent au-delà de leur capacité de remboursement… et mettent le doigt dans l’engrenage du surendettement. En 2004, l’idée se concrétise et Crédal lance, en partenariat avec la Wallonie puis avec la Région bruxelloise, la première formule de microcrédit aux particuliers en Belgique. Entretien avec Geneviève Hallet, la coordinatrice de cette activité.  

Au lancement du crédit social accompagné, comment est-il accueilli ?

G.H : Pour nous faire connaître, nous sommes passés par les services sociaux, principalement les CPAS et les services de médiation de dettes. Ces derniers étaient mitigés, parfois même réticents, de nous voir arriver avec un crédit pour les personnes fragilisées. Il a fallu les convaincre qu’il ne s’agissait pas d’un « crédit surendettement » mais, au contraire, d’un véritable outil de lutte contre le surendettement.

Avec le temps, nous avons noué des partenariats avec les CPAS, les médiateurs de dette, les services d’accueil pour les étrangers, etc. La collaboration est indispensable, notamment dans l’élaboration du budget, lorsque par exemple le demandeur est en médiation de dettes ou en guidance budgétaire.

Les personnes à qui nous nous adressions étaient évidemment contentes de nous voir arriver avec une possibilité d’accéder à un juste crédit ! 

 

Un crédit pour lutter contre le surendettement et la pauvreté, c’est paradoxal. En quoi est-il un outil de lutte contre la pauvreté ?

Je dirais que ce crédit lutte contre la pauvreté à deux niveaux.

Il permet aux gens d’acquérir certains biens qui leur amènent un vrai ‘plus’ dans leur vie de tous les jours ou qui leur permettent de  faire des économies. Par exemple, acheter une machine à laver quand on a 4 enfants est plus économique que d’aller au lavoir. ou encore l’acquisition d’une voiture pour décrocher un travail s’accompagne d’une augmentation de revenu et d’une réinsertion socioprofessionnelle. Un crédit bien adapté en termes de montant et d’objet peut vraiment avoir un effet levier pour lutter contre la pauvreté.

L’autre aspect, c’est celui du budget. Au cours du processus d’obtention du crédit, nous élaborons un budget du ménage avec les demandeurs. Cet exercice demande de la rigueur et de la transparence. Nous attirons leur attention sur certains points. En matière de revenus d’abord, par exemple, les personnes ayant des gros problèmes de santé ignorent parfois qu’il existe des aides sociales complémentaires à leur intention. En termes de dépenses aussi, par exemple sur l’intérêt d’avoir une assurance incendie ou familiale si on a des enfants.. C’est aussi une façon de prévenir le surendettement et les situations de détresse sociale et financière.

Avoir un budget réaliste permet de voir comment l’équilibrer et savoir si on a une capacité de remboursement pour un crédit

En plus de 10 ans d’activités, comment le public qui contacte Crédal a-t-il évolué ?

Le public n’a pas vraiment changé : l’âge, la situation familiale, le niveau d’éducation, etc. restent assez stables d’année en année. Par contre, ces derniers temps, nous sommes de plus en plus confrontés à des situations de détresse profonde, surtout pour les personnes qui ont de faibles revenus. Certains nous appellent et sont aux abois. Le crédit demandé n’est pas destiné à un projet particulier mais à faire face à des dettes ou à payer les mensualités d’autres crédits. Pour ces personnes, le crédit social n’est pas la solution adéquate et nous ne pouvons pas faire grand-chose si ce n’est les orienter vers des services compétents.

Autre phénomène récent, nous sommes de plus en plus contactés par des personnes bénéficiant de revenus moyens (1400-1500€), travaillant en contrat CDI. Ce public n’avait pas besoin de nos services auparavant mais actuellement, il se voit fréquemment refuser un prêt dans des institutions bancaires classiques.  

La précarité est une réalité et le nombre de demandes de crédit social évolue avec celle-ci. Fin août, nous avions déjà reçu plus de 3100 appels, soit plus de 80% du nombre d’appels reçus en 2014. 

Ces dernières années, la situation sociale générale est restée plutôt stable en Belgique. Par contre, le nombre de personnes qui appellent Crédal pour obtenir un crédit social ne cesse de croître. Le microcrédit est-il mieux connu ou plus nécessaire que jamais ?

Les deux. C’est certain que nous sommes de plus en plus connus. Les personnes se tournent donc plus facilement vers nous. Mais le besoin est là : la précarité est une réalité et le nombre de demandes de crédit social évolue avec celle-ci. Fin août, nous avions déjà reçu plus de 3100  appels, soit plus de 80% du nombre d’appels reçus en 2014.

6 conseillers accueillent, orientent et accompagnent les clients qui contactent Crédal. Quel est leur profil ?

Ils sont tous (sauf une) assistants sociaux et formés à la médiation de dettes. Pour être conseiller en crédit social, il faut avoir des qualités d’écoute, d’empathie et de la patience. Les personnes qui nous contactent sont dans une détresse financière mais aussi sociale, familiale, liée à des problèmes de santé, etc. Il faut pouvoir être à l’écoute de leur  situation et garder en tête que le crédit n’est pas toujours la solution. Si celui-ci ne va pas être le coup de pouce tant voulu, il sera refusé. Annoncer la nouvelle, l’expliquer et orienter les personnes vers d’autres structures relève aussi du travail des conseillers.

Une bonne connaissance du terrain et de la question de l’endettement, de la médiation et du règlement collectif de dettes est également indispensable. Nous nous tenons également au courant de la législation sociale et de son évolution pour pouvoir informer au mieux les demandeurs.

Enfin, la question du budget du ménage étant centrale, il faut savoir estimer un budget. Par exemple, si une personne vient pour un crédit pour une voiture, il faut savoir estimer l’impact de cet achat sur le budget. Il n’y a pas que l’achat du véhicule mais aussi les taxes, l’assurance, les entretiens, le carburant, etc. dont il faut évidemment tenir compte !

En avril 2015, un nouveau code économique a été mis en place par le gouvernement. Quel impact celui-ci a-t-il sur l’activité de Crédal ?

Parmi les nouvelles dispositions, l’une stipule que les prêteurs ne peuvent plus accorder de crédit aux personnes fichées en défaut de paiement à la Centrale des crédits aux particuliers pour 1000€ et plus (hors crédit hypothécaire). La situation de 30 % de nos clients avant avril 2015.

Désormais, ils ne pourront plus introduire de demande chez nous, même si leur endettement est géré dans le cadre d’une médiation de dettes ou d’un règlement collectif. Je pense à cette personne qui nous a contactés pour une voiture car la sienne rend l’âme. Elle va très probablement perdre son emploi car, malgré un endettement bien géré grâce à la médiation, elle n’a pas accès au crédit et ne pourra donc pas acquérir un autre véhicule pour se rendre à  son travail. Dans de tels cas, cette disposition est lourde de conséquences au niveau humain et intensifie la précarité des personnes à bas et moyens revenus.

Crédal essaie de se faire exempter de cette disposition en tant que prêteur social. Les négociations sont en cours…

Le crédit social vise avant tout l’amélioration du quotidien et pas directement la remise à l’emploi qui semble être ‘la’ préoccupation du gouvernement actuel. 

Le mot de la fin ?

Après plus de 10 ans de pratique, le bilan du crédit social est très positif et l’activité est reconnue. L’outil a montré sa pertinence mais le challenge est de convaincre les pouvoirs publics qui subsidient en partie l’activité 

LEXIQUE
La médiation de dettes est la mission confiée et acceptée par un médiateur, qui consiste à analyser la situation d'endettement d'une personne. Le médiateur de dettes négocie avec les créanciers un plan d'apurement des dettes objectif et réaliste.
Le règlement collectif de dettes est une procédure judiciaire qui vise à rembourser les dettes d'une personne non commerçante, et à lui permettre de retrouver des conditions de vie conforme à la dignité humaine. Si la personne remplit certaines conditions, un médiateur judiciaire est désigné par le juge du tribunal du travail pour négocier avec les créanciers un plan de remboursement des dettes. Source : Droits quotidiens

 

   
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